mercredi 20 mai 2026

Charles MAURICE : victime civile avant l'heure





2017


Je passe une semaine chez ma grand-mère Mireille, à Anould dans les Vosges, du 24 au 30 septembre.

Généalogiste professionnel passionné par la Grande Guerre, j’ai prévu pendant mon séjour de visiter plusieurs lieux suscitant mon interêt.


Le 24 septembre à 16h, je suis au cimetière de  Saulcy-sur-Meurthe, sur les traces du Colonel René FONCK.

("As des As" français et alliés 1914-1918, avec 75 victoires officiellement homologuées, Croix de guerre avec 26 palmes et une étoile de vermeil, combattant français le plus décoré de la Première Guerre mondiale, député des Vosges de 1919 à 1924, Grand officier de la Légion d’honneur, Médaille militaire française ainsi que de nombreuses décorations étrangères)



Pierre tombale de René FONCK


À 16h30, je suis à l’aérodrome « René FONCK » de Remomeix près de Saint-Dié.





26 septembre.

Je visite La Chapelotte vers 14h30.





Je suis à la Nécropole du Donon vers 15h30.


Nécropole du Donon


 Je finis avec la Nécropole de Plaine vers 16h10.


Nécropole de Plaine


27 septembre.

Je suis au cimetière de Plainfaing entre 11h15 et 11h45, toujours en quête de Poilus.

Je monte au fond pour voir le carré militaire.


Vue panoramique du cimetière de Plainfaing



C’est alors qu’une stèle retient mon attention :



Plaque funéraire de Charles MAURICE



29 septembre.

Je me rends à Entre-Deux-Eaux pour voir le monument aux Morts.


30 septembre.

Je fais ma dernière visite au monument aux Morts d’Anould où figure mon seul ascendant direct Mort pour la France, Jules LAMAZE (1879-1917).


Monument aux Morts d'Anould


1er octobre, retour à Perpignan.


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2023


Le 14 juin, je suis aux Archives Départementales à Épinal pour trouver des éléments concernant le monument aux Morts de Saint-Dié pour lequel je réalise une étude des lacunes de gravures de Poilus.

Vers 11h, je trouve des documents significatifs avant d’aller déjeuner en ville.


Salle de lecture des AD88


De retour en salle de lecture à 14h, je flâne dans les archives préfectorales sans succès.

À 16h30, je tombe sur un p.v. et un rapport de gendarmerie adressé au Préfet concernant l’exhumation et le transport du corps d’une victime civile de la guerre, fusillé et inhumé par les allemands en 1914, Charles MAURICE !


Ahhh, j’ai trouvé de la matière 6 ans après. Vive la sérendipité !


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Mai 2026


Voilà 8 ans que cette histoire est logée dans un coin de mon esprit, attendant mon bon vouloir pour être racontée et publiée.


Je vous propose donc aujourd'hui de découvrir le parcours de vie et sa funeste échéance de Charles Jean Baptiste MAURICE.  


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22 septembre 1857

Dans les Vosges,  sur la commune de Plainfaing, au hameau de Habeaurupt.


Habeaurupt


Il est 9 heures du matin quand Marie Hermine MAURICE donne la vie à son premier enfant, un garçon qui est prénommé Charles Jean Baptiste.

Ouvrière de fabrique, tisserande en filature, elle est âgée de 22 ans.


L’accouchement a lieu dans la maison de ses parents, Jean Baptiste ( 1805-1882) et Marie Catherine PARISOT (1798-1857), assisté par Marguerite MARQUAIRE, sage-femme.


Charles est un enfant naturel, il n’a pas de père.


1860

Joseph Ernest vient au monde le 9 novembre, c’est le deuxième fils de Marie Hermine.

Il décède le 29 décembre suivant.


1862

Marie Eulalie naît le 10 décembre.


1866

Marie Hermine donne la vie à son quatrième enfant le 28 février, une fille prénommée Marie Honorine.

Le 18 octobre, Marie Eulalie décède âgée de 4 ans.


1868

Le 25 février, Marie Victorine vient au monde.

Marie Hermine a 33 ans, c’est son cinquième enfant.


1870

Le 12 novembre, c’est la naissance de Marie Augustine.


1876

Le 24 mai à 7 heures du matin, Marie Hermine, domiciliée à Saint-Léonard, décède à Plainfaing. Elle a 40 ans.

Charles se retrouve soutien de famille à 18 ans, devant assumer ses soeurs, Marie Honorine 10 ans, Marie Victorine 8 ans et Marie Augustine 6 ans.





1878

Charles est bon pour le service militaire.

Ouvrier de fabrique, il est domicilié à Saint-Léonard.

Le jeune homme mesure 1m54, a les cheveux et les sourcils blonds, les yeux bruns, le front haut, le nez et la bouche moyens, le menton rond et le visage ovale.

Sa fiche matricule précise qu'il est de culte catholique.

Il est incorporé le 12 novembre au 46ème de ligne à Toul comme soldat de 2ème classe.


1881

Passé soldat de 1ère classe le 22 septembre, Charles part en campagne en Tunisie le 30 suivant pour la deuxième expédition.

Son régiment fait partie de la 6ème brigade en région sud de la Tunisie, commandée par le général Charles PHILEBERT.


Général Charles PHILEBERT

1882

Charles revient de la campagne tunisienne le 21 novembre.

Il est envoyé en congé le même jour et reçoit un certificat de bonne conduite.


Médaille coloniale avec agrafe Tunisie, premier type en argent Lemaire



1884

Le 12 décembre, tisserand et domicilié à Luxeuil-lès-Bains (70), Charles épouse Marie Louise Anastasie REMY, tisserande et née en 1865 à Cornimont.


1886

Le 28 octobre à Plainfaing à 5 heures du matin, sa soeur Marie Honorine âgée de 20 ans donne la vie à une petite fille naturelle prénommée Joséphine Marie Honorine.


1888

Le 22 août à Plainfaing, Marie Honorine se marie avec Jean Joseph AUBERT tisserand de métier (1866-1926), légitimant de fait sa fille.


1889

Notre vosgien est devenu contremaître de tissage.

Le 25 novembre à 15 heures, il devient père pour la première fois avec la naissance d'Anastasie Léonie.

Hélas, l'enfant ne survit que 6 heures et décède le même jour à 21 heures.


1892

Le 4 juin à Luxeuil, Charles est père pour la seconde fois d'un garçon : Charles Ernest.

Le 24 juin à le Ménil, sa soeur Marie Victorine met au monde une fille naturelle : Marie Jeanne.


1895

Domicilié à Cornimont, Charles devient papa une troisième fois avec la naissance de Denis Arthur le 2 février.


1896

Marie Victorine décède le 2 novembre à Cornimont âgée de 28 ans. Elle exerçait le métier de bobineuse.

1899

La famille est installée à Saint-Laurent près d'Épinal.

Le 7 août à 10h45, Charles Ernest décède à l'âge de 7 ans.


1911

La famille réside toujours à Saint-Laurent.

Le 20 décembre à Plainfaing, Marie Honorine décède à 13 heures. Elle a 45 ans.

Après Joséphine Marie Honorine née en 1886, elle a mis au monde 4 enfants : 

Marie Adèle (1890-1977), Jeanne (1893-1946), Joseph (1895-1937) et Maria (1904-1993).

Le foyer est alors constitué de son mari Jean Joseph AUBERT et trois de leurs enfants : Jeanne 18 ans, Joseph 16 ans et Maria 7 ans.


1914

Le 6 avril à 17h, l'épouse de Charles, Marie Louise Anastasie REMY, décède à son domicile à  l'âge de 49 ans.

Mercredi 29 juillet : la frontière allemande est fermée.

Samedi 1er août au matin : les réservistes appelés la veille par ordre individuel avant l'avis officiel de mobilisation partent dans l'enthousiasme.

Dimanche 2 août.

Charles est chez son beau-frère Jean Joseph AUBERT, le mari de Marie Honorine, qui réside au hameau de Chaume à Plainfaing.

Le cultivateur plainfinois de 47 ans vit avec son fils Joseph 19 ans et sa fille Maria 10 ans.


La commune de Plainfaing est frontalière avec l'Allemagne depuis 43 ans, créant logiquement un risque pour ses habitants devant exercer leur profession près des limites territoriales.


Ce jour-là, Joseph AUBERT bucheron, le fils de Jean Joseph, travaille aux Hautes Chaumes.

Son père, accompagné de sa fille Maria et de Charles MAURICE, part à sa rencontre vers le col du Louschbach où la ferme-auberge est à cheval sur la frontière : le corps du logis est en France alors que les écuries sont en Allemagne.




Arrivés à destination, les deux hommes et la petite fille attendent Joseph.

Vers 16h, une patrouille allemande surgit.

Sans raison apparente, les militaires arrêtent Charles.

Les "Boches" emmènent leur prisonnier sur un sentier de tourisme partant de l'auberge pour rejoindre le sommet de la montagne 300m plus haut à 20m de la frontière près de la borne n°2748.

Ils fusillent froidement Charles, puis l'enterrent sur place.




C'est une fin de vie tragique. Charles est une victime civile avant le déclenchement du conflit.


Ensuite, pour déguiser leur crime, les allemands transportent le corps de Charles 3 kilomètres plus loin, au pied de la Tête des Faux, l'abandonnant sans sépulture.

Le cadavre est alors découvert par des soldats français qui peuvent l'identifier grâce aux papiers trouvés dans les poches de ses vêtements et l'enterrent où ils l'ont trouvé.



Les deux sépultures sont distantes de 3 kilomètres.




La guerre ayant éclaté le 3 août, traumatisant profondément la plupart des familles françaises,

le meurtre de Charles part dans l'oubli, l'administration a d'autres chats à fouetter.


Denis Arthur MAURICE, le fils de Charles, est alors tisserand à Saint-Laurent.

Il est appelé sous les drapeaux le 15 décembre 1914 pour rejoindre le 6ème Bataillon de chasseurs à pied.

Le jeune homme est très grand pour son époque.

En effet, il mesure 1m80, soit 26cm de plus que son père.

Il a les cheveux châtains, les yeux gris, le front ordinaire, le nez moyen et le visage rond.

Sa campagne militaire va être très courte.

Le 27 décembre, la compagnie de Denis se porte sur les tranchées en avant du bois de Berthonval (62).

Elle est composée de 150 soldats commandés par un Capitaine, un Lieutenant et deux Sous-Lieutenants.

À 14h, les chasseurs s'élancent à l'assaut des tranchées allemandes.

Les conditions climatiques ne sont pas favorables : la pluie tombe sans discontinuer, les tranchées se remplissent d'eau, les boyaux de communication s'éboulent, la boue atteint les hanches à certains endroits.

Les Poilus sont pris de front par des feux d'infanterie et de flanc par un feu de mitrailleuses.

Les pertes sont effroyables : plus de la moitié des hommes tombent au combat, Denis en fait partie.

Il est inhumé à la face nord du bois de Berthonval.


Charles Jean Baptiste MAURICE, son épouse Marie Louise Anastasie REMY et leur fils Denis Arthur MAURICE sont tous décédés en 1914.

Marie Louise Anastasie est décédée à Saint-Laurent le 6 avril, Charles a été fusillé par une patrouille allemande au col du Louschbach le 2 août et Denis Arthur a été tué à l'ennemi en Artois le 27 décembre.


La guerre se termine en métropole le 11 novembre 1918 à 11h.


1923

Le 25 mai, Paul Auguste GALLAND (1875-1945), Inspecteur des Eaux et Forêts à Saint-Dié, rédige un rapport adressé à son supérieur, le Conservateur des Eaux et Forêts à Épinal, concernant l'exhumation d'une victime civile de la guerre.

Cette procédure est de la compétence du préfet des Vosges.

Le rapport précise que le Brigadier forestier de Plainfaing et le garde GROSGEORGE à la maison forestière du Rudlin peuvent fournir toutes les indications relatives à l'emplacement de la tombe en question.

Le rapport est transmis au préfet, puis au sous-préfet de Saint-Dié qui demande des renseignements sur l'affaire à la gendarmerie de Fraize le 18 juin.

L'enquête débute le 21 juin. Pierre PASQUIER, Chef de brigade de 2ème classe, interroge Jean Joseph AUBERT et Denis MAURICE, cousin de Charles.

Le 23 juin, Nicolas PIERRON, Brigadier forestier à Habeaurupt, est entendu.

Fort des renseignements recueillis, le gendarme se rend sur les lieux pour constater l'existence des sépultures.


La première, au col du Louschbach, est garnie d'un entourage en planches, surmontée d'une croix en chêne portant une plaque de tôle rouillée où aucune inscription n'y est plus visible.

La croix a été placée par Jean Joseph AUBERT, en remplacement de celle des allemands.


La seconde tombe, au pied de la Tête des Faux, est bien entretenue, garnie d'un entourage fait avec des rondins de sapin et d'une croix en bois sur laquelle on a placé un casque de Poilu.

La croix porte une plaque de cuivre en forme de coeur avec leds indications suivantes :

"MAURICE Ch. J. B. né à Plainfaing le 22 7bre 1857, tué par les allemands en territoire français avant la déclaration de guerre le 1er août 1914"


Le rapport se termine en précisant qu'aucune déclaration de décès n'a été faite à la mairie de Plainfaing où l'état civil de la victime a été vérifié et reconnu exact par son acte de naissance.

Il est transmis le 26 juin à la hiérarchie, le 27 juin à la sous-préfecture, et le 29 juin à la préfecture.


Le corps de Charles est exhumé, puis inhumé à Plainfaing.


Sa sépulture est située en haut du cimetière, entre les croix blanches des Poilus morts pour la France.

Le coeur en cuivre est attaché à la stèle par un fil de tension de clôture plastifié vert sous la croix en bas relief.

Sur la tombale, on trouve une pierre noire gravée au nom de Charles MAURICE ainsi qu'une couronne de lauriers.

Enfin, une plaque en pierre avec une photo est posée sur la stèle en mémoire d'Alfred DIETSCH (1903-1927), engagé volontaire marin.


Alfred DIETSCH


Concernant les témoins du meurtre de Charles, Jean Joseph AUBERT est décédé le 4 août 1926, sa fille Maria AUBERT s'est mariée le 27 avril 1926 à Paris avec Marcel Alfred JEAN, elle est décédée le 14 février 1993 à Plainfaing.


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J'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé d'élément retraçant cette histoire, sauf dans les archives préfectorales aux AD88.


Si vous passez par Plainfaing un jour, arrêtez-vous au cimetière pour rendre hommage à Charles, première victime civile de la Grande guerre, exécuté arbitrairement par la barbarie des Uhlans à l'aube du conflit.


"Resquiescat in pace"