jeudi 9 avril 2026

UN POILU INCONNU IDENTIFIÉ

     C'était l'époque du centenaire de la Grande Guerre 1914-1918.



Les commémorations allaient de bon train, partout, intensément, dans tous les sens.


J'avais été sollicité au début de l'été 2018 par la commune de Cabestany près de Perpignan pour apporter mon expertise sur ce conflit au groupe de personnes préparant l'événement local sur le sujet.





Il était prévu deux expositions :


"Cabestany commémore la Grande Guerre", un travail de citoyens de la ville, avec panneaux explicatifs, photos, lettres, objets et costumes de Poilus. Du 6 au 18 novembre.


"L'image de la femme et de l'enfant dans la carte postale de propagande durant la 1ère Guerre mondiale. Une représentation bien différente du vécu." Du 5 au 16 novembre.


Un documentaire : "Verdun, ils ne passeront pas". Le 6 novembre.

Un film : "Au revoir là-haut". Le 11 novembre.

Et enfin la commémoration municipale du 11 novembre.


Néanmoins, j'avais deux excellentes idées derrière la tête...


- En premier lieu, il manquait des Poilus sur le monument aux morts. En effet, l'étude réalisée par mes soins deux ans auparavant montrait que 5 militaires faisaient défaut sur les inscriptions.

J'ai donc proposé à la mairie de réparer ces oublis en gravant les noms des soldats et de les dévoiler lors de la cérémonie commémorative. Accepté avec devis ;)






 - Deuxièmement, j'avais une conférence rodée dont le thème était "Sur les traces de nos ancêtres pendant la Grande Guerre" que je pourrais donner pour ajouter un événement.

Acceptée avec devis ;))


Les séances de travail se sont succédées régulièrement avec une productivité positive jusqu'au début du mois de novembre.


Ma conférence est programmée pour le 15 novembre à 18h30 au Centre de Sculpture Romane.






Je suis prêt et motivé, vêtu du costard de circonstance, le MacBook Pro en main et une surprise pour mon public.


Les auditeurs sont nombreux : certains sont debout au fond, mais on leur trouve des chaises.

Je prévois une durée d'une heure et demi, soit une heure de parlote et une demi-heure de questions.


Mon speech se déroule à merveille, l'assemblée est très attentive, ça roule.


Vers 19h, je suis interrompu par quelqu'un qui frappe énergiquement à la porte...


Je joue l'étonnement, pars ouvrir et laisse entrer un Poilu en uniforme, casque, bandes molletières et fusil Lebel conformes...


C'est mon ami Hubert Rassiat, grand adepte de reconstitutions, qui a accepté de participer à ma conférence et de jouer le jeu pour cette surprise.






Je poursuis mon allocution pour conclure enfin en ayant abusé du temps comme d'habitude.

Heureusement, il n'y a que peu de questions, signe appréciable de la qualité du discours.


Je libère donc mon public et commence à plier les gaules lorsqu'un auditeur vient m'interpeler avec douceur et respect.


"Bonsoir Monsieur, bravo et merci pour votre conférence.

- Merci beaucoup.

- Je ne sais pas si vous pouvez m'aider, mais on ne sait jamais...

- Dites toujours.

- Voilà, je cherche à identifier un soldat dont je possède la photo. Il fait probablement partie de la famille, mais nous n'avons jamais su qui c'était...

- Montrez-moi ça."


Ha Haa ! J'adore les défis, surtout ceux paraissent compliqués, c'est plus drôle !


Il me tend la photo suivante :






Après une analyse du cliché de moins de 3 secondes, je le retourne pour découvrir ceci :






Avec l'image et les annotations au verso, je possède assez d'éléments pour mener une recherche.


"Ok, je vais voir ce que je peux faire.

- Ohh, merci beaucoup.

- Si je réussis à lui donner une identité, je vous contacte.

- Avec plaisir."


Je prends le cliché recto-verso en photo et rentre chez moi.


Mais ça me taraude, je ne peux pas faire autrement que chercher immédiatement qui est cet homme...


J'ouvre l'ordinateur et attaque mes investigations.


1 - La photo

Les épaulettes visibles sur l'uniforme sont très relevées, ce qui montre que la photo a été prise peu avant le début du conflit.

La photo souvenir de militaire prise en studio ne montre aucun grade apparent.

On peut voir le chiffre 7 sur le col ainsi que la bombe sur les boutons de la tunique, ce qui laisse penser qu'il faisait partie du 7ème Régiment d'Infanterie.


2 - le verso

Ce soldat est décédé aux cours du conflit ("Mort au champ d'honneur"), le 13 janvier 1915 à Mesnil-lès-Hurlus dans la Marne.

Il avait 23 ans et né en 1892.

Il faisait partie du 7ème RI ou du 7ème Régiment d'Infanterie coloniale.


Bien, on est pas mal.


3 - trouver l'identité

Je me connecte au site "Mémoire des Hommes", le portail culturel du ministère des Armées.


Pour réaliser ma recherche, je clique sur Conflits et opérations - Première Guerre mondiale - Morts pour la France de la Première Guerre mondiale - faire une recherche.


Je renseigne les champs suivants :

- Mort pour la France

- Unité : 7ème RI

- Lieu de décès : Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus (51)

- Date du décès : 13 janvier 1915


J'obtiens alors une liste de 10 soldats.


Deux d'entre-eux retiennent mon attention :


- Marcel Étienne Marius GIRAUD né en 1892

- Lucien dit Rajol LOUBET né en 1891


Un seul indice vient les départager : le grade.


En effet, Lucien est promu Caporal puis Sergent en 1911 alors que Marcel ne sera jamais que soldat de 2ème classe.

Lucien aurait donc eu son grade de Sergent identifiable sur le bas des manches.


BINGO !


Ma recherche est bouclée en moins de 10 minutes !


Je sauvegarde la fiche de décès militaire et la fiche matricule de Marcel.






Le lendemain, je contacte la personne qui m'a sollicité pour lui livrer mes conclusions.

Étonné de ma rapidité mais ravi par le résultat, il me confirme que c'est bien un collatéral des ancêtres de sa famille.


Comme on dit au Pays Catalan, il est espanté (très surpris).


Voilà, voilà.


L'identification d'un militaire peut parfois se jouer à un détail, comme pour de nombreux sujets liés à la généalogie.


Mais revenons zanomoutons...


Qui est Marcel ?


Il vient au monde le 8 novembre 1892 à trois heures du matin au domicile de ses parents rue Larrade à Toulouse (31). 

Son père est Bertrand GIRAUD âgé de 22 ans, roulier de profession et sa mère Pauline MESSAL âgée de 21 ans, ménagère.

(Le roulier, le plus souvent propriétaire de son véhicule, faisait du transport de marchandises, de divers produits ou de personnes avec un chariot, une charrette, une voiture, une carriole, une roulotte, un fourgon, voire une diligence, tiré par un ou plusieurs chevaux.)


Le couple s'est marié le 6 octobre 1891 à Auriac-sur-Vendinelle (31).


Marcel aura deux petites sœurs, Augustine Philippine Anita, née le 5 juillet 1895 à cinq heures du matin à Caraman (31), décédée le 4 décembre 1967 à Labruguière (81) et Philippine Rosalie Hélène, née le 10 juin 1903 à Caraman, décédée le 2 août 1988 à Marseille, et un petit frère, Jean Marcel Germain, né le 25 novembre 1910 à Caraman, décédé le 7 mai 1989 à Marseille.


Au moment de sa conscription, Marcel est charpentier à Toulon (83).

Il a les cheveux et les yeux châtains, le front large, le nez droit, le visage long et mesure 1m75.

Son degré d'instruction est de 2, il sait lire, écrire et signer.


Marcel est bon pour le service armé. Il est incorporé au 7ème Régiment d'Infanterie le 1er octobre 1913 comme soldat de 2ème classe.


Il est classé soutien de famille le 2 mars 1914.


Le 2 août, il part aux armées pour la campagne contre l'Allemagne.


Le 13 janvier 1915, au Mesnil-lès-Hurlus, dans la Marne, il manque à l'appel après le combat, son corps n'est pas retrouvé.

Son décès fait alors l'objet d'un jugement rendu par le tribunal de Villefranche le 13 décembre 1917.


Marcel est cité par ordre de son Régiment le 28 juillet 1919 :

"Très bon soldat. A trouvé une mort glorieuse en s'élançant à l'assaut le 13 janvier 1915 au nord de Mesnil-lès-Hurlus."


Cette citation lui confère la Croix de guerre 1914-1918 avec étoile de bronze.






Son père, Bertrand, décède le 22 septembre 1942 à Labruguière et sa mère Pauline le 15 juillet 1955 à Aubagne (13).



Conclusion :


Gardez précieusement vos photos de famille, même si vous ne connaissez pas l'identité des personnes y figurant, vous découvrirez un jour qui sont-elles.


N'abandonnez jamais une recherche difficile ou compliquée, vous aurez la possibilité de faire des trouvailles grâce aux multiples pistes proposées par diverses archives.


Bonnes recherches à toutes et tous