- Nan, mais tu vas arrêter avec tes biographies ?
- Jamais de la vie, j’adore ça !
- De qui s’agit-il aujourd’hui ?
- D’un Poilu des Vosges qui a bien morflé pendant le conflit et qui a reçu les honneurs militaires.
- Ah. Et c’est long à lire ?
- Non, pas trop. Il y a des images aussi :)
- Bon, vas-y.
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| 31ème bataillon de chasseurs à pied "Dernier v'nu - Pas l'plus mal foutu" |
Avant de commencer ce récit, il est nécessaire de situer cet homme dans mon arbre généalogique.
Son oncle paternel Paul Nicolas RUYER (1845-1904) est l'époux de Clémentine Euphémie MATHIS (1844-1911), la sœur de mon arrière arrière grand-père, Marie Charles Athanase MATHIS (1849-1890) lieutenant d’infanterie, qui est le père de Charles Marie Alexandre MATHIS (1884-1968) mon arrière grand-père dont la quatrième fille Mireille Jeanne Marie MATHIS (1924-2021) est ma grand-mère maternelle.
Voilà, voilà.
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| Hameau de Barançon à Plainfaing (88) |
Vosges, Vallée de la Haute-Meurthe, Plainfaing, hameau de Barançon, le 25 novembre 1894.
De Saint-Dié au col du Bonhomme, c’est la dernière commune avant les lacets qui mènent à la frontière franco-allemande instaurée depuis déjà 23 ans.
Le paysage est immaculé d’un épaisse couche de neige ne laissant visibles que les arbres et les fermes fumantes aux alentours. L’air est sec, le soleil brille.
La température ne dépasse pas les 5° dans la journée, un temps presque doux pour le vosgien des hauts.
Il est 17 heures. La nuit tombe.
Marie-Anne MILLION, âgée de 29 ans, est sur le point de mettre au monde son premier enfant.
Elle est née française en 1865 à Le Bonhomme, situé à 5 kilomètres après avoir passé le col, côté alsacien.
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| Le Bonhomme (68) |
Devenue allemande en janvier 1871 à 5 ans, elle est restée dans sa commune de naissance chez ses parents en compagnie de ses 5 frères et ses 2 sœurs jusqu’au 7 mai 1892, le jour de son mariage avec Jules Jean RUYER, cultivateur, né en octobre 1866 à Plainfaing.
Marie-Anne a donc été naturalisée de fait par son union.
Entourée et aidée par les femmes venues l’assister, la future mère au visage rougi halète, transpire, puis serre les dents quand la contraction l’assaille, fulgurante et intense.
Jules n’est pas loin, faisant les cent pas dans la pièce attenante, impatient de devenir père, inquiet pour son épouse et l’enfant.
Enfin, le cri de la vie apparue se fait entendre, aigu et sonore, pour le plus grand bonheur des parents, provoquant le sourire maternel des femmes présentes.
C’est un garçon.
Le lendemain, Jules se rend à la mairie pour déclarer la naissance de son fils, assisté des deux gardes-champêtres du village.
Il lui donne comme prénoms : Jules Paul.
En 1896, la ferme fonctionne bien.
Jules emploie un domestique agricole de 17 ans pour le seconder.
5 janvier 1897, une heure et demi du matin.
Marie-Anne donne la vie à son deuxième enfant, c’est une fille, Maria-Lucile.
9 février 1899, huit heures du soir.
La famille s’agrandit avec la naissance de Berthe Jeanne Eugénie.
19 décembre 1900, neuf heures du soir.
Le dernier enfant de la fratrie vient au monde : André.
Le 4 juin 1901 à 18 heures, Jules décède chez lui à 38 ans.
Il a été cultivateur, fermier, métayer et fromager.
Il laisse la ferme à Marie-Anne, qui doit élever seule leurs 4 enfants :
Jules Paul 10 ans, Maria-Lucile 8 ans, Berthe 6 ans et André 4 ans.
En 1906, la famille reçoit le soutien de Charles MILLION, le frère de Marie-Anne, employé comme domestique à la ferme.
Ce dernier n’est pas naturalisé, il apparait sur le recensement comme allemand.
En 1911, la composition de la famille reste inchangée.
Charles est toujours présent au même emploi.
3 Août 1914.
L’Allemagne déclare la guerre à la France. Jules Paul est âgé de 19 ans.
Mobilisé, il est incorporé au 31ème bataillon de chasseurs à pied le 13 août pour arriver au corps le 26 août.
L'unité est dirigée par le chef de bataillon Louis HENNEQUIN (remplacé par Paul de LALENE-LAPRADE en octobre 1914). Elles est composée de 30 officiers et 1700 chasseurs.
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| Insigne du 31ème BCP |
Après une période rapide de formation militaire, il rejoint la 6ème compagnie le 3 novembre.
YSER
Le bataillon est positionné au abords de Saint-Éloi près d’Ypres, au nord-ouest de la Belgique.
Jules fait son baptême du feu sous de violents bombardements allemands qui durent plusieurs jours.
Le combat fait rage pendant une semaine, infligeant plus de pertes aux ennemis qu’au tenace bataillon français qui conserve l’intégralité de la ligne de front.
Épuisés, les chasseurs sont relevés par le 149ème RI dans la nuit du 10 au 11 novembre.
Jules prend ensuite part aux combats d’Ypres et de Molenaarelst.
Le climat très froid de cette fin d’année est une contrainte supplémentaire pour les combattants alliés ou ennemis au point que certains ont les pieds gelés.
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| Ypres en ruines |
Relevé le 6 décembre, le 31ème BCP rejoint la région de Bouvigny (62).
LORETTE
Après 6 semaines de travaux pénibles sous un bombardement quotidien, le 31ème BCP monte au front pour la première fois dans le secteur nord de la colline de Notre-Dame-de-Lorette le 22 janvier 1915.
La vie y est rude : on est au contact à 50 mètres, les guetteurs sont à l’affut à 15 mètres, regarder au dessus du parapet est synonyme de mort, partout la balle vous attend.
Le plateau est le théâtre de bombardements d’obus de tous calibres qui rythment des journées d’enfer, tordant les nerfs et troublant les cervelles des soldats.
Le 28 février, on commence à entendre des bruits de travaux souterrains.
Le 1er mars, le bombardement est extrêmement violent, bouleversant les tranchées, faisant de nombreux morts dont des ensevelis.
Le 3 et 4 mars, les combats sont aussi intenses.
Le 5 mars, Jules est blessé au combat par une balle au côté gauche de la nuque.
Il est évacué sur l’hôpital du Mans.
Les pertes du bataillon pendant les journées du 3, 4 et 5 mars sont très conséquentes :
9 officiers (dont 3 tués, 3 blessés et 3 disparus), 58 sous-officiers et 643 chasseurs.
Un mois plus tard, le 5 avril, il rejoint son unité à Savy (02).
Il participe jusqu’à la fin de l’année aux combats du Plateau , notamment Aix-Noulette, Souchez et le Bois en Hache.
De mars à octobre 1915, les pertes du bataillon sont très sévères : 47 officiers, 193 sous-officiers et 2603 chasseurs.
Ces 8 mois de combats ont été un véritable enfer sur terre.
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| Souchez (62) novembre 1915 |
VERDUN
Le 8 janvier 1916, le 31ème BCP quitte le secteur de Lorette, enlevé à Hersin par autos.
Il cantonne au camp de Saint-Riquier à Hautvillers (80), puis dans la région de Hesdin (62).
Le 25 février, le bataillon est transporté par chemin de fer à Mussey (55) pour aller cantonner à Louppy-le-Petit.
Le 7 mars, il remonte au front en autos, arrive à Haudainville le 8 puis au Fort de Tavannes le 9 mars.
C’est une zone de ruines et de mort : les entonnoirs sont jointifs, la terre est partout bouleversée, les arbres sont brisés, anéantis, les boyaux arrivent au genou, les tranchées sont des trous reliés à la hâte, les défenses accessoires n'existent pas.
C'est la guerre à l'air libre, en rase campagne, sous le pilonnage effroyable, éternel.
Dans l'infernal fracas, dans les obus qui frôlent, bousculent et tuent, la tranchée se comble, les armes se brisent, les munitions s’enlisent, les hommes meurent un à un.
Le 10 mars, le 31ème BCP atteint le Fort de Vaux. Le déluge de fer bat la carapace de béton, les morts s'amoncellent au creux des fossés.
Le 14 mars, la 6ème compagnie est en poste à la batterie de Damloup.
Jules est alors blessé pour la deuxième fois par éclat d’obus à la joue gauche.
Il est évacué sur l’hôpital temporaire n°13 à Blois.
Du 9 mars au 2 avril, le 31ème BCP accuse des pertes à hauteur de 543 hommes hors de combat.
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| Fort de Vaux |
SECTEUR DE CHAMPAGNE
Le vosgien rejoint les armées à la 1ère compagnie du 31ème BCP le 20 juin 1916, en position au Bois des 105 dans le secteur de la Brosse à dents (à l’est de Reims).
Le bataillon est au combat jusqu’au 23 juin, puis du 6 au 10 juillet.
Le 16 juillet, il remonte au secteur de Tahure (51), puis rejoint Pogny en autos le 24.
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| Tranchée à Tahure |
SOMME
Le 13 août, le 31ème BCP embarque à Vitry-la-Ville pour gagner le théâtre de la Somme, en cantonnement à Harbonnières.
Le 22 août, il monte au secteur de Soyécourt en reconnaissance, puis revient le 27 pour s’apprêter à l’offensive et s’exercer à son nouvel armement (fusil-mitrailleur, tromblon V. B. pour grenade à fusil et canon de 37).
Sous une pluie persistante, les combats sont effroyables entre le 3 et le 9 septembre, mais le bataillon ne perd pas un pouce de tranchée.
En six jours, l’unité a toutefois subi de lourdes pertes : 276 hommes mis hors de combat, dont 10 officiers, 266 sous-officiers et chasseurs.
Néanmoins, le bataillon remporte un succès avec 350 ennemis tués, 300 prisonniers, 2 pièces lourdes (105 et 210), 15 minenwerfer (mortiers de tranchée allemande) et une vingtaine de mitrailleuses.
Les combats se succèdent dans le secteur jusqu’au 19 septembre pour le bataillon qui est relevé et rejoint alors Harbonnières en camions.
Le 16 octobre, il monte au secteur de Bovent, au sud-ouest de la Sucrerie (80). Pendant une semaine, les journées sont épuisantes et meurtrières, sous une pluie glaciale, dans la boue et dans l'eau, sous un bombardement incessant.
Le combat reprend le 29 octobre.
Les bombardements sont quotidiens.
Le 4 novembre, Jules est blessé une troisième fois éclat d’obus au mollet gauche et évacué.
Le 21 novembre, il rejoint le bataillon qui est au repos à Troissereux (60).
Du 16 octobre au 18 novembre, les pertes s'élèvent aux nombre de 200.
Le 31ème BCP va bénéficier d’un répit jusqu’au 30 mai 1917.
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| Somme juillet 1916 |
Le 26 mars 1917, Jules est cité à l’ordre du 31ème BCP :
« Brave chasseur, a été blessé pendant l’attaque de mars 1915, puis deux fois en première ligne, en accomplissant pleinement son devoir les 14 mars et 4 novembre 1916 ».
La citation lui confère la Croix de guerre avec étoile de bronze.
LE CHEMIN-DES-DAMES (02)
Le bataillon participe aux combats d’Aizy (en juin, juillet et août 1917)
L’ATTAQUE DE LA MALMAISON (02)
Le bataillon est au combat entre le 16 et le 30 octobre.
Il subit des pertes entre le 22 et le 24 octobre se chiffrant à 293 hommes hors de combat.
Le 4 novembre 1917, Jules est cité à l’ordre du 31ème BCP :
« Le 25 octobre 1917, et les jours suivants, s’est toujours offert pour porter des ordres malgré de violents tirs d’artillerie et de meurtrière rafales de mitrailleuses. Brave chasseur ».
Croix de guerre avec étoile de bronze.
Le 5 décembre, le bataillon gagne la Haute-Saône où il reste jusqu’au 18 janvier 1918.
Il est ensuite transporté par chemin de fer pour rejoindre Bruyères à 30km de Plainfaing.
C’est un retour au pays assez particulier pour Jules.
Le 24, il est à Combrimont.
Entre le 19 février et le 16 mars, le 31ème BCP cantonne à La Croix-aux-Mines et à Coinches.
Il remonte alors au front pour être relevé le 2 avril.
Après quelques jours à Brouvelieures, le bataillon embarque le 13 avril à Bruyères pour rejoindre Orrouy (60).
AISNE
Le 27 avril, il est à Compiègne, constamment bombardé par les avions.
Un mois plus tard, l’heure de la retraite a sonné non sans dommages.
Violemment assailli par de rudes chocs le 28 mai, il se replie le 1er juin pour être relevé le 5 juin.
Réduit à 200 combattants, recru de fatigue, le bataillon cantonne à Trousse-Crépoil.
CHAMPAGNE
Du 15 au 23 juillet, l’unité participe aux combats de Perthes.
Le 21 juillet 1918, Jules est cité à l’ordre du 21ème corps d’armée :
« Très brave chasseur agent de liaison, remarquable par son sang-froid. A assuré dans des circonstances les plus difficiles les missions dont il fut chargé ».
Croix de guerre avec étoile de vermeil.
Il est alors promu caporal.
Le 2 novembre 1918, Jules est cité à l’ordre de la 43ème division d’infanterie :
« Comme chef de pièces, a pris le commandement de sa section pendant la période du 26 septembre au 4 octobre 1918, s’en est acquitté consciencieusement malgré des circonstances difficiles ».
Croix de guerre avec étoile d’argent.
Le 4 novembre, il est blessé pour la quatrième fois par éclat d’obus au cuir chevelu et évacué.
Promu sergent, Jules est cité à l’ordre de la 43ème division d’infanterie le 14 novembre 1918 :
« Sous-officier mitrailleur de premier ordre. A été grièvement blessé à l’attaque du 25 octobre 1918, en dirigeant avec le plus grand calme ses équipes de mitrailleurs ».
Croix de guerre avec étoile d’argent.
Le 14 décembre, le sous-officier rejoint le bataillon. Le combats son terminés depuis un mois.
Le 31ème BCP a accompli sa tâche avec gloire au cours de la campagne :
« Dans ces combats héroïques, barrant de leurs, poitrines la route de l'invasion ou se jetant résolus sur le Boche embusqué, les Chasseurs ont partout trouvé comme adversaires les Grenadiers de la Garde et les troupes d'élite. Partout ils les ont vaincus. »
(historique régimentaire du bataillon)
Il a été cité 4 fois à l'ordre de l'armée pendant la Grande guerre lui conférant la Croix de guerre avec 4 palmes.
Ses combattants ont reçu 60 Croix de la Légion d’honneur, 244 Médailles militaires et 213 citations à l’Armée pour faits de guerre.
Il a néanmoins accusé de nombreux sacrifices : 59 officiers et 2300 hommes de troupe tués.
Jules peut également porter la Médaille des blessés, la Médaille commémorative française, la Médaille commémorative interalliée et la Médaille de Verdun.
Il retrouve la ferme de Barençon à Plainfaing, sa mère Marie-Anne 54 ans, ses frères et sœurs Maria Lucile 22 ans, Berthe 20 ans et André 18 ans.
Il a 24 ans et possède déjà un parcours de vie très chargé.
1921.
Jules est le patron de la ferme. Sa mère et sa fratrie sont toujours à la maison.
1923.
Le 24 mars, Jules est décoré de la Médaille militaire.
1926.
Jules se marie le 13 avril à Fraize avec Marie-Jeanne GAUDEL, cultivatrice.
1928.
Installés à Fraize comme cultivateurs, les époux donnent la vie à Colette Marie le 6 mars.
1929.
Marie-Anne décède le 25 mars à Plainfaing à 63 ans.
1930.
Le 5 janvier, Jules perd son frère André qui meurt à 29 ans.
Le 15 juin, Jules est père pour la deuxième fois avec la naissance de Paul Jean qui sera aide-soignant.
1944.
L’épouse de Jules, Marie-Jeanne décède le 3 janvier à 39 ans.
1950.
Jules perd sa fille Colette qui décède le 11 mai à 22 ans.
1954.
Jules est décoré de la croix de Chevalier de la Légion d’honneur le 15 avril. Il a 59 ans.
Maria Lucile décède le 19 juin à 73 ans.
1973.
Berthe décède le 3 juillet à 74 ans.
1977.
Jules s’éteint le 24 novembre à Vandoeuvre-lès-Nancy (54) à l’âge de 83 ans.
Ses descendants sont les 4 enfants de son fils Paul-Jean :
Marie Catherine Geneviève (1964-2012), Monique, Bernadette Marie Thérèse et Philippe.
... ... ...
Post-scriptum :
Pendant la recherche effectuée pour rédiger cet article, je suis tombé sur la photo d'un sous-officier du 31ème BCP accompagné de son épouse et de leur fille.
Bien sur, j'analyse le cliché immédiatement.
- Le sous-officier est un sergent (chevron argenté sur le bas de la manche).
- Il fait partie du 31ème bataillon de chasseurs à pied (numéro et cor de chasse sur le col).
- On voit la fourragère sur l'épaule gauche avec l'insigne du bataillon (la fourragère est aux couleurs de la Médaille militaire).
- Le militaire porte 3 décorations : la Médaille militaire, la Croix de guerre et la Médaille commémorative française.
- La petite fille semble avoir 2 ans tout au plus.
- Sa mère semble être enceinte.
S'il s'agit de Jules, Marie-Jeanne et Colette, la photo date du printemps 1930.
Il a été décoré de la Médaille militaire en 1926 et la croix de guerre est présente sur sa poitrine.
Rhaaa !
Je me laisse la liberté d'imaginer qu'il s'agit bien de lui...
Néanmoins, deux indices me freinent dans mon allégresse :
- La Croix de guerre est incomplète, on ne distingue que 2 étoiles brillantes
- Son visage est intact, il manque la trace de l'éclat d'obus sur la joue gauche
Dommage, j'adore faire des découvertes de ce genre...




















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